Entretien éditorial

Quand un mot trahit une culture : entretien avec Julien Ferran sur les malentendus dans les couples franco-étrangers

2 juillet 2026 9 min Par Camille Brevard

On croit souvent qu'un profil de rencontre reussi se resume a une bonne traduction : des phrases correctes, sans faute, comprehensibles dans la langue de l'autre. Julien Ferran, consultant en communication interculturelle installe a Marseille, defend une idée plus derangeante : un profil peut être traduit sans erreur et rester totalement inefficace, parce qu'il ne traduit que les mots, jamais les codes.

Depuis plusieurs annees, il accompagne des couples franco-étrangers dans leurs premiers échanges, la ou l'humour, le ton et la pudeur se jouent des dictionnaires. Il nous explique pourquoi une autodérision française peut passer pour du mepris de soi, pourquoi une chaleur latine peut sembler intrusive, et comment un profil peut apprendre a parler la langue emotionnelle de son lecteur.

Entretien mene par Camille Brevard. Julien Ferran est un personnage editorial crée pour cet article ; ses propos illustrent des dynamiques interculturelles reelles, sans prétendre représenter une personne existante.

Deux personnes de cultures différentes echangeant un premier message sur un site de rencontre international
Julien Ferran Consultant en communication interculturelle, accompagne les couples franco-étrangers, Marseille Julien Ferran conseille depuis une dizaine d'annees des couples franco-étrangers sur leurs premiers échanges et l'adaptation de leurs messages d'une culture a l'autre. Installe a Marseille, il travaille notamment aupres de personnes engagees dans des relations franco-slaves, franco-latines et franco-asiatiques.

Julien Ferran, on parle beaucoup de traduction dans la rencontre internationale. Ou est le malentendu ?

Camille Brevard : Le malentendu commence quand on croit que traduire, c'est remplacer des mots par d'autres mots. Une langue n'est pas un stock de vocabulaire : c'est un système de sous-entendus partages. Quand je dis a un Français << je ne suis pas du genre a me prendre au sérieux >>, il entend de la modestie sympathique. Traduisez cette même phrase mot pour mot en russe ou en anglais, et le lecteur peut y lire de la fragilite, un manque d'ambition, voire une alerte.
Julien : Ce qui echoue, ce n'est pas la traduction technique. C'est le pari implicite que l'autre partage nos références. Or sur un profil de rencontre internationale, votre lecteur ne partage justement pas votre culture d'origine. Il decode votre phrase avec sa grille a lui, pas la votre.

Je dis souvent aux personnes que j'accompagne : votre profil ne sera pas lu par vous. Il sera lu par quelqu'un qui n'a ni votre humour, ni votre histoire, ni vos evidences. La question n'est donc pas << est-ce correct dans sa langue ? >> mais << qu'est-ce que ca declenche dans sa tete ? >>.

Vous parlez d'humour. L'humour est-il vraiment intraduisible d'une culture a l'autre ?

Camille Brevard : L'humour est le premier piege, parce qu'il repose sur du non-dit. Une blague fonctionne quand deux personnes partagent une attente commune que la chute vient renverser. Si le lecteur n'a pas cette attente, il ne voit pas la blague : il voit une phrase etrange, parfois froide.
Julien : L'autodérision française en est l'exemple parfait. En France, se moquer de soi est un signe de confiance : seul quelqu'un de solide peut se permettre de rire de lui-même. Dans beaucoup de cultures slaves, l'exercice est lu differemment. On ne comprend pas pourquoi quelqu'un qui cherche a seduire commencerait par se devaloriser. Le même trait de caractère devient un contresens.

A l'inverse, l'ironie anglo-saxonne, très sèche, peut passer pour de l'agressivite aupres d'un lecteur latin habitue a plus de chaleur explicite. Je ne dis pas de supprimer l'humour, au contraire. Je dis qu'il faut savoir dans quelle langue emotionnelle on plaisante, et parfois expliciter un peu plus ce qui, chez nous, irait de soi.

Concretement, comment un ton peut-il changer de sens en franchissant une frontiere ?

Camille Brevard : Le ton est ce qui se perd le plus vite. A l'ecrit, il n'y a ni voix, ni visage, ni contexte : le lecteur reconstruit le ton a partir de ses propres habitudes. Une phrase directe qui vous parait simplement claire peut sembler brutale a quelqu'un venu d'une culture ou l'on adoucit systématiquement les demandes.
Julien : Prenez la directness anglo-saxonne, ce gout de dire les choses sans detour. Elle est valorisee dans beaucoup de contextes professionnels internationaux. Mais dans un premier message a une personne de culture asiatique, ou l'implicite et la preservation de la face comptent enormement, la même franchise peut être percue comme un manque de tact.

A l'inverse, la pudeur slave, cette retenue dans l'expression des sentiments au debut, est parfois lue par un lecteur latin comme de la froideur ou du desinteret. Ce n'est pas de la froideur : c'est une autre horloge. Les emotions y sont reelles, elles arrivent simplement plus tard et de facon moins demonstrative.

Vous dites qu'un profil parfaitement traduit peut echouer. Pouvez-vous donner un cas concret ?

Camille Brevard : J'ai accompagne un homme dont le profil, redige en français puis traduit en anglais impeccable, ne generait aucune réponse sérieuse. Le texte etait juste, elegant, sans faute. Le problème etait ailleurs : il enchainait les traits d'autodérision et les phrases a double sens que seul un lecteur français aurait su decoder comme du charme.
Julien : Pour une lectrice d'Europe de l'Est, ce profil racontait un homme qui doutait de lui, qui ne savait pas ce qu'il voulait, qui plaisantait au lieu de se présenter. Rien de tout cela n'etait vrai de lui. Mais c'etait vrai du texte tel qu'il etait recu.

Nous avons garde exactement les memes qualites, en changeant la manière de les dire : moins d'ironie, plus d'affirmation directe de ce qu'il cherchait, un ou deux traits d'humour clairement signales comme tels. Même homme, memes valeurs, résultat oppose. La traduction n'avait jamais ete le problème. L'adaptation culturelle, oui.

Un même message lu differemment selon la culture du destinataire, illustration des malentendus interculturels

La chaleur latine que vous evoquez, est-ce un atout ou un risque dans un profil ?

Camille Brevard : C'est un magnifique atout quand elle rencontre un lecteur qui l'attend, et un risque quand elle rencontre quelqu'un qui la lit comme de l'intrusion. La chaleur latine, ce ton affectueux, expressif, qui s'adresse vite a l'autre avec familiarite, crée une proximite immediate dans certaines cultures.
Julien : Mais adressee trop tot a une personne de culture plus réservée, elle peut donner l'impression d'aller trop vite, de forcer une intimite qui n'a pas encore ete construite. Le lecteur ne se dit pas << quelle chaleur >> ; il se dit << pourquoi cette personne me parle déjà comme si on se connaissait ? >>.

Mon conseil n'est jamais d'eteindre sa chaleur naturelle, ce serait s'appauvrir. C'est de la doser selon la culture cible, comme on ajuste le volume d'une voix selon la piece. Garder la temperature emotionnelle, mais laisser au lecteur le temps d'entrer dans la relation a son rythme.

Existe-t-il des mots ou des formules qui declenchent regulierement des malentendus ?

Camille Brevard : Oui, et ce sont souvent des mots banals. Le mot << sérieux >> par exemple : en français il rassure, il signale qu'on ne cherche pas une aventure. Mal traduit ou mal place, il peut sonner rigide, presque austere, pour un lecteur qui associe la rencontre a la legerete et au jeu.
Julien : Les formules de fausse modestie voyagent très mal aussi. << Je ne suis pas quelqu'un d'extraordinaire, mais... >> : en France, c'est une politesse. Ailleurs, on prend la phrase au pied de la lettre. Le lecteur retient l'aveu, pas la nuance. Il faut se mefier de tout ce qui, dans notre langue, fonctionne uniquement grace au ton implicite.

Enfin, attention aux tournures negatives pour dire du positif : << pas desagreable >>, << pas timide >>, << pas du genre a >>. Ces litotes sont très françaises. Beaucoup de langues preferent l'affirmation franche. Un profil gagne presque toujours a dire ce qu'il est plutot que ce qu'il n'est pas.

Comment fait-on pour ecrire un profil qui traduise aussi les codes, et pas seulement les mots ?

Camille Brevard : La première étape est de connaitre son lecteur, pas seulement sa langue. A qui ce profil s'adresse-t-il ? Quelle culture, quelles attentes, quel rapport a la pudeur et a l'humour ? On n'ecrit pas le même profil pour un public slave, latin ou asiatique, même en disant la même chose.
Julien : La deuxieme étape est de separer le fond et la forme. Le fond, vos valeurs, votre projet, ce que vous cherchez, ne change pas d'une culture a l'autre : c'est vous. La forme, le ton, le degre d'humour, la vitesse d'entree dans l'intime, elle, doit s'adapter. Un bon profil interculturel garde une seule vérité et sait la vetir differemment.

La troisieme étape, la plus negligee, c'est de tester la reception. Faites relire votre profil traduit par quelqu'un de la culture cible, pas seulement par un traducteur. Demandez-lui non pas << est-ce correct ? >> mais << quelle impression te fait cette personne ? >>. La réponse révèle les malentendus qu'aucun dictionnaire ne signale.

Personne relisant son profil de rencontre traduit avec l'aide d'un locuteur natif de la culture cible

Vous insistez sur la relecture par un natif. La traduction automatique ne suffit-elle pas ?

Camille Brevard : La traduction automatique a fait des progres immenses sur la correction. Elle ne comprend toujours pas les codes. Un outil vous donnera une phrase juste, mais il ne vous dira jamais que cette phrase juste, dans ce contexte, envoie le mauvais signal culturel. C'est exactement la ou les profils echouent en silence.
Julien : Le risque de l'automatique, c'est le faux sentiment de sécurité. Le texte semble parfait, donc on le publie. Personne ne repond, et on ne comprend pas pourquoi, puisque tout est correct. Le problème n'est pas visible dans la langue : il est visible dans la reaction du lecteur, que la machine ne mesure pas.

Je recommande toujours une double lecture : un outil ou un traducteur pour la justesse, puis un regard humain de la culture cible pour l'effet produit. Ce sont deux competences différentes. L'une vérifie la grammaire, l'autre vérifie l'emotion. Un profil international a besoin des deux.

Un dernier conseil pour quelqu'un qui se lance dans la rencontre internationale ?

Camille Brevard : Acceptez d'être lu differemment de ce que vous croyez. C'est vertigineux, mais liberateur : votre profil n'est pas un miroir, c'est un pont. Sa réussite ne depend pas de sa fidelite a vous, mais de sa capacite a être bien recu par l'autre rive.
Julien : Restez vous-même sur le fond, absolument. Ne trahissez jamais vos valeurs pour plaire. Mais soyez souple sur la forme : apprenez a dire qui vous etes dans la langue emotionnelle de celui ou celle que vous voulez rencontrer. Ce n'est pas de la manipulation, c'est de l'hospitalite.

Et surtout, considerez le malentendu culturel non comme un obstacle, mais comme la première chose que le couple apprend a franchir ensemble. Les couples franco-étrangers que j'accompagne et qui durent ont un point commun : ils ont très tot compris que se comprendre, ca se travaille, et que c'est justement ce travail qui les a rapproches.

Vrai ou faux : six idées reçues

Six affirmations souvent entendues, passées au crible de l'expertise.

« L'humour se traduit facilement d'une culture a l'autre. »

Faux

L'humour repose sur des attentes partagees que la chute vient renverser. Quand le lecteur ne partage pas ces références, il ne voit pas la blague mais une phrase etrange. L'autodérision française, en particulier, est souvent mal recue ailleurs.

« Un profil sans faute de langue est un profil efficace. »

Nuance

La correction grammaticale est necessaire mais insuffisante. Un texte parfaitement traduit peut envoyer un mauvais signal culturel a cause du ton, des litotes ou de l'ironie. L'efficacite depend autant de l'adaptation des codes que de la justesse des mots.

« La pudeur slave signifie que la personne est froide ou desinteressee. »

Faux

La retenue dans l'expression des sentiments au debut n'est pas de la froideur mais une autre horloge emotionnelle. Les emotions sont reelles, elles s'expriment simplement plus tard et de facon moins demonstrative que dans les cultures latines.

« La franchise directe est toujours une qualité dans un premier message. »

Nuance

La directness anglo-saxonne est valorisee dans de nombreux contextes, mais adressee a une personne de culture asiatique, ou l'implicite et la preservation de la face comptent, la même franchise peut être percue comme un manque de tact.

« Plus un profil est chaleureux, plus il seduit, quelle que soit la culture. »

Faux

La chaleur latine crée une proximite immediate la ou elle est attendue, mais adressee trop tot a un lecteur plus réserve, elle peut donner l'impression de forcer l'intimite. La chaleur doit se doser selon la culture cible, pas s'imposer.

« Faire relire son profil par un traducteur suffit a eviter les malentendus culturels. »

Plutot faux

Un traducteur vérifie la justesse de la langue, pas toujours l'effet produit sur le lecteur. Il est preferable de faire relire le profil par une personne de la culture cible en lui demandant l'impression ressentie, ce qu'aucun dictionnaire ne révèle.

Pour mieux saisir a quel point le ton et la chaleur varient d'une culture a l'autre, il est utile d'observer les codes de la rencontre latine avant d'adapter son propre profil a un public expressif.

Cinq questions complémentaires

Un profil bien traduit peut-il vraiment echouer a cause de la culture ?

Oui. Une traduction peut être parfaitement correcte sur le plan de la langue et pourtant envoyer un mauvais signal culturel. L'autodérision, l'ironie ou les litotes fonctionnent grace a des codes implicites que le lecteur d'une autre culture ne partage pas. Le texte est juste, mais l'impression produite est fausse, et le profil ne génère pas de réponses.

Faut-il changer sa personnalite pour plaire a une autre culture ?

Non. Il s'agit de separer le fond et la forme. Vos valeurs, votre projet et ce que vous cherchez ne changent pas : c'est vous. Seule la manière de le dire, le ton, le degre d'humour, la vitesse d'entree dans l'intime, s'adapte a la culture du lecteur. On ajuste la forme, jamais la vérité du fond.

La traduction automatique suffit-elle pour un profil international ?

Elle est fiable pour la correction grammaticale, mais elle ne detecte pas les malentendus culturels. Un outil ne vous dira jamais qu'une phrase juste envoie un mauvais signal dans un contexte donne. Il est recommande de completer par une relecture humaine faite par une personne de la culture cible, en lui demandant quelle impression le profil lui laisse.

Comment savoir si mon profil est bien percu par la culture visee ?

Le meilleur test est de le faire relire par quelqu'un de la culture cible, pas seulement par un traducteur. La bonne question n'est pas 'est-ce correct ?' mais 'quelle impression te fait cette personne ?'. La réponse révèle les malentendus de ton, d'humour ou de chaleur qu'aucun dictionnaire ne signale.